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Académie 2013 en vers

Digne 2013.

Ils sont venus, ils sont tous là , dès qu’ils ont entendu ce cri

Elle commence l’Académi,i,i,e.

Ils sont tous là !c’est vite dit !

Plusieurs cours, cet été, souffrent de maladie :

Le copte boîte bas, l’égyptien agonise,

L’hittite bat de l’aile, le syriaque est en crise,

Pour l’arménien aussi l’avenir n’est pas rose.

Il y a vraiment de quoi être d’humeur morose.

Mais non !aucune raison de s’faire du mauvais sang !

Nous aurons cette année un vrai cours de persan.

Les élèves, quant à eux, ont répondu présents :

A ce que l’on m’a dit, ils seraient plus de cent,

Des accros, des fanas, des dingues, des fadas

Qui à tout bout de champ enfourchent leur dada :

Latin, grec, sumérien, sanskrit, arabe, hébreu,

Leurs centres d’intérêt sont variés et nombreux ;

Et comme ils sont brimés tout au long de l’année,

Ils se défoulent ici avec des passionnés

Qui, chose invraisemblable, ne trouvent pas anormal

De discuter syntaxe, grammaire, système verbal.

Pour nous, les rescapés du groupe « Hébreux Trois »

Le programme commence par le Livre des Rois :

Ici on pille, on tue, partout on assassine ;

C’est ce qui a dû plaire à notre bon Racine ;

Rappelez-vous les vers qu’on apprenait par cœur

Et que l’on récitait tremblant et mort de peur :

« C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit,

Ma mère Jézabel devant moi s’est montrée

………………

Et moi je lui tendais les mains pour l’embrasser

Mais je n’ai plus trouvé qu’un horrible mélange

D’os et de chair meurtrie et traînée dans la fange,

Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux

Que des chiens dévorants se disputaient entre eux. »

Notre auteur, ça c’est sûr, connaissait bien la Bible,

La cruauté, la guerre, l’horreur partout visibles,

Et nous savourerons avec le texte hébreux

Les mêmes faits sinistres, les mêmes détails scabreux.

Pour l’heure, il nous faut bien, et c’est compréhensible,

Mettre autant que possible un peu d’ordre dans la Bible.

Mais ceux de Palestine alignent les « sedarim »

(On peut se demander à quoi tout cela rime)

Alors qu’une autre école préfère la « parascha »                                                                             Moi, dans tout ce fatras je donne ma langue au chat.                                                  (1)

La petite massore, pour nous, c’est de l’hébreu !                                                (2)

Pout éclairer un peu ce sujet ténébreux

L’aide d’Emmanuel nous est indispensable.

Pour nous accompagner, c’est à peine pensable,

Les livres empilés méchamment sur la table

Nous mettent dans un état de panique insondable,

Et on risque vraiment d’en prendre pour son grade

Si on manque de respect au Codex d’ Léningrad.

Autrement, rien ne manque : dictionnaires, concordances,

Grammaire de Joüon qu’on feuillette en silence,

Mais pour notre mentor il n’y a qu’un livre qui vaille :

C’est la Grande Massore du célèbre Gérard Weil !

Quand le prof est lancé, il n’y a rien qui l’arrête,

C’est avec gourmandise qu’il cite les Massorètes,

Un passage d’Isaïe, deux versets d’Ezechiel

Et le voilà qui grimpe au Septième Ciel ;

Une liste de mots qui normalement vous rase

Le transporte de joie et le met en extase.

A peine consent-il à relever la tête

Quand on vient le déranger pour des choses toute bêtes :

Un robinet qui fuit, un plafond non étanche,

La machine-à-café qu’il faut bien que l’on branche.

Il est plein de ressources, posé, serein et calme ;

Pour les détails pratiques il remporte la palme.

Mais devant ses élèves, le voilà reparti :

Il noircit le tableau d’étranges graffitis,

Et nous, pour déchiffrer ces signes kabbalistiques,

Nous devons pratiquer une drôle de gymnastique :

Des notes sans voyelles qu’on distingue à la loupe

Et qui fréquemment tombent comme un cheveu sur la soupe.

Emmanuel persévère dans son ardent délire,

Personne ne comprend où il veut en venir ;

Mais comme il connaît bien le monde des Massorètes

Il a peut-être une idée qui lui trotte dans la tête.

Mais chut, c’est un secret qu’il nous dévoilera

Si on suit jusqu’au bout son cours sur la Tora.

Uns chose nous console dans notre désarroi :

Les autres groupes aussi font leur chemin de croix :

Nos collègues de grec qui sont à l’agonie

En planchant sur Hésiode et sa Théogonie,

Les pauvres arabisants qui ont le plus grand mal

A mettre un peu de clarté dans les formes verbales,

Et qui sont condamnés, amère punition,

A lire un texte arabe sans vocalisation.

Que dire des masochistes qui ont choisi le sanskrit ?

Certains voudraient déjà ne s’être jamais inscrit.

Et de ces intrépides qui, ne doutant de rien,

Pensaient qu’il serait facile d’apprendre le sumérien.

Comment comprendre alors, bizarre incohérence,                                                          ( 3)

Que beaucoup veuillent encore augmenter leur souffrance ?

On peut se demander dans quel esprit chtarbé

Est née l’idée sadique de créer un groupe B.

Après cinq heures de cours, tu peux, si ça te tente,

Aller chez Dorival étudier la Septante,

Ou, s’il te reste encore un soupçon d’énergie,

Goûter avec Liebert aux charmes de l’Etrurie.

Moi, je ne sais pourquoi, coupable étourderie,

J’ai opté pour le texte des Sages d’Alexandrie.

Le sujet m’intéresse, le prof est épatant,

Mais c’est là que je vois que je n’ai plus vingt ans.

A dix-huit heures trente nous sommes fatigués

Et j’en vois quelques-uns qui, comme moi, sont largués.

A l’instant fatidique où même les plus vaillants

Ont l’attention qui flanche et les yeux vacillants,

Je sens que je succombe à un gros coup de pompe.

Mais voilà que, soudain, un certain Théopompe

Réveille notre intérêt et, comme ressuscités,

Nous reprenons le cours de la lettre d’Aristée.

Ce Dorival, quand même, c’est une sacrée pointure :

Il nous tient en haleine jusqu’à la fermeture.

Arrive le vendredi, on se régale d’avance :

Nous sommes invités à une conférence.

Powerpoint, grand écran, ordi, présentation :

Philippe entre en scène sous les ovations.

Le titre est prometteur, l’orateur sûr de lui.

Il avait tout prévu, sauf que tombe la pluie !

Au moment où il parle de l’Arche de Noé

L’eau se déverse à flots, menace de tout noyer.

L’amphi de l’IUT est l’ultime refuge

Pour notre Académie résistant au déluge.

Philippe, bravement, fait front devant l’orage,

Il se casse la voix pour lui faire barrage

Et nous enseigne même, bien qu’il se fasse tard,

Les règles exégétiques, muqdam et mehuar.

Le week-end on nous offre un programme d’enfer

Au cas où pour lundi on n’aurait rien à faire.

Nos G.O nous concoctent, effort très méritoire,

Une petite virée du côté de Thoard.

Et, dimanche, on visite un magnifique site,

Une balade à pied au mur des Ammonites.

Le lundi, de nouveau, la troupe se démène

Et attaque gaiement la deuxième semaine.

Quel plaisir, au milieu de cette effervescence,

D’assister le mardi à un vrai cours de danse.

Musique du sud de l’Inde, charme et Karagattam,

Nous sommes au festival de Mamallapuram !

Iran nous y emmène en quelques mouvements

Et nous succombons tous à cet envoûtement.

Nul besoin d’aller à Bali ou Katmandou,

Nous sommes bien à Digne et au Tamil-Nadou.

Ah !nous nous souviendrons de cette demi-heure

De grâce et de beauté, de rêve et de bonheur.

Après cet intermède suave et poétique

Il nous faut revenir aux études hébraïques.

Penchés sur notre texte, ce labeur nous éreinte.

Cependant nous sortons du sombre labyrinthe :

L’écriture du scribe devient bien plus lisible,

Notre effroi du début parait maintenant risible ;

Les notes massorétiques défilent à toute vitesse

Et le déchiffrement se fait dans l’allégresse

Il faut vous dire aussi qu’en y mettant du zèle

Nous sommes arrivés au livre d’Ezechiel.

Nous suivons pas à pas les pérégrinations

D’un hoshmal et d’hayot dont la locomotion

Relève de la folie ou de la Science-Fiction.

En tout cas le bonhomme a de l’imagination.

On pourrait même penser que le noble prophète

Avait un net  penchant à fumer la moquette !

Mais notre Emmanuel continue son parcours.

Il sait qu’un petit dessin vaut mieux qu’un long discours.

Il s’est mis dans la tête de vouloir reproduire

Ce que le texte hébreux est censé vouloir dire !

Des êtres mystérieux, du feu et des éclairs ;

Je conçois que tout ça ne semble pas très clair.

D’étranges créatures dotées de quatre faces,

Des ailes qui se joignent, une étendue de glace,

Un grand vent de tempête, des roues, des pieds de veau,

Notre brave Ezechiel qui fait trempette dans l’eau,

L’arc qui est dans la nue, la gloire de l’Eternel,

En noir et en couleur, sans Sandor et Trenel !

Certes, on peut préférer le tableau de Raphaël,

Mais on n’y trouvera pas tout ce qu’a vu Ezechiel.

Ce texte cache encore bien des difficultés

Et ce fut un plaisir d’y être confrontés.

Mais la délectation de la jubilation

C’est quand Emmanuel propose sa traduction !

Le mot « fumeux » est faible ; c’est un vrai cauchemar

D’entendre ce baragouin croisé de bichlamar !                              (4)

Mais insidieusement ce langage exotique

Se révèle pour nous extrêmement pratique

Et présente à nos yeux le réel avantage

De préciser le sens à donner au message.                            (5)

Merci Emmanuel : nous avons tant appris

Et avons progressé tout en ayant bien ri !

Et permets-moi aussi d’exprimer l’émotion

Qui nous serre la gorge en cette fin de session.

Je veux dire tout haut ce que tout le monde sait :

On ne va pas pouvoir demain te remplacer.

Après ces deux semaines consacrées à l’étude,

Nous allons tous reprendre nos vielles habitudes.

Nous sommes un peu tristes de quitter les ami(e)s

Que nous avons connus grâce à l’Académie.

Mais nous nous consolons en pensant qu’en juillet

L’année prochaine encore nous serons à l’IUT

Et pour vous rappeler ce lointain rendez-vous,

Avec Stéphane Hessel je dis : Endignez-vous !

Claude Tappero.   Digne. Juillet 2013.